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TÊTES D'AFFICHE

TÊTES D'AFFICHE

Assise dans cet avion ce matin-là, je me suis demandé à quoi ressemblait Haïti en 2018. Après y être allée en 2014 pour une précédente formation, je me suis questionnée, en regardant les nuages, si les choses y avaient vraiment changées. Malgré tout, je m’y rendais dans un état d’esprit différent. En effet, ma naïveté et ma prétention d’y améliorer les choses s’étaient transformées en réaction inverse. Cette fois-ci, j’étais persuadée que c’était plutôt Haïti qui me transformerait. Vous devez vous y considérer comme une apprenante et non comme une enseignante, sinon vous n’y ferez pas long feu ! À peine les pieds sur le sol haïtien, je retrouve cette bonne vieille chaleur qui m’envahit le corps et l’esprit. Soudain, je me sens lourde et au ralenti. Je sais très bien que je vais devoir m’y habituer de nouveau. En Haïti, il n’y a pas de gêne pour la sudation ! Après avoir joué des coudes pour récupérer nos valises, notre groupe s’est arrêté pour la nuit à Port-au-Prince. Nous avions huit heures de route à faire pour rejoindre Labrousse. Je tiens à préciser un point : quand je dis Labrousse, j’insiste sur le fait que le nom de la région porte bien son nom, car même les citadins ne savent pas où elle se situe...

Après une bonne nuit de sommeil, notre groupe est fin prêt pour partir vers notre destination. Toutefois, les heures haïtiennes n’étant pas nécessairement les heures québécoises… deux heures plus tard, nous nous dirigeons vers Labrousse ! Huit heures de route parsemées de coups de klaxon, de détours à cause de manifestations en ville, de peur, de stress, d’accélérations, de freinages brusques, mais, surtout, de paysages à couper le souffle. Je regarde avec tendresse mes collègues avec un sourire moqueur en me disant qu’ils se souviendront sans doute toute leur vie de leur première balade haïtienne. Néanmoins, j’ai un doute. À l’époque, je n’étais qu’une jeune infirmière venant tout juste de terminer ses cours au Cégep de Lévis-Lauzon. Bien que préparée pour ce voyage et les maladies à traiter, une inquiétude légère mais bien présente s’est immiscée dans mes pensées. Serai-je assez compétente? Serai-je capable de me débrouiller avec le matériel local?

À notre arrivée à destination, l’équipe médicale de l’hôpital où nous allons travailler les deux prochaines semaines nous accueille avec gentillesse, bienveillance et gaieté. Le docteur responsable de l’hôpital tient à nous rencontrer avant le début de l’aventure. Et à spécifier, de façon simple et efficace, un élément. Nous sommes là pour aider, faire part de notre expertise, mais, en aucun cas, nous y sommes pour changer les choses. Ces propos demeurent à ce jour ancrés dans ma mémoire. En fait, il voulait préciser que la patience, le non-jugement et l’empathie sont essentiels et demeurent, avant tout, des qualités nécessaires pour une infirmière travailleuse humanitaire. Je n’étais pas outrée par ses paroles. J’étais plutôt fière de voir un pilier de la communauté haïtienne promouvoir son autonomie et son implication dans les changements souhaités pour son pays. En effet, l’aide humanitaire fournie au pays n’est qu’un baume temporaire sur un problème enraciné bien plus profond et permanent. Leur émancipation et leur autonomie sont donc des supports pour contrer leur dépendance à l’aide humanitaire.

Il est évident que certains moments me reviennent en tête et éveillent en moi des souvenirs parfois contradictoires. Je me souviendrai toujours du petit garçon de trois ans venu à la clinique avec un bras facturé. Sa chute datait de trois jours, mais sa mère, faute de moyens, n’avait pas pu se rendre à la clinique avant. Après avoir été vu par l’équipe médicale, le petit aurait normalement dû se rendre à la capitale pour passer une radiographie et se faire installer un plâtre. Sa mère ne pouvant pas assumer les frais de ces traitements, tous deux sont repartis à la maison, le petit tenant de peine et de misère sa main douloureuse. Dans ce genre de moment, le sentiment d’aider la communauté se transforme en sentiment d’impuissance. Oui, nous venions porter assistance à une multitude de gens démunis, mais surtout, il fallait accepter de ne pouvoir prendre tout le monde en charge. Faire mon possible avec les moyens disponibles, telle était dorénavant ma devise. L’accessibilité habituelle aux équipements médicaux du Québec laisse place à un système de débrouillardise. Suivis de grossesse, accouchements, ITSS, infections diverses, blessures multiples, troubles de la vision, diabète déséquilibré, hypertension mal contrôlée figurent parmi les maladies les plus courantes que nous avons traitées.

De ce périple, je garde le souvenir d’un peuple fort, attachant, d’une débrouillardise déconcertante et d’un positivisme qui fait remettre en doute nos petits malheurs. J’espère que ce voyage figurera parmi une multitude d’autres expériences similaires qui feront de moi une meilleure infirmière, mais avant tout, une meilleure personne.

Amanda Garant, inf.

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