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TENDANCES INFIRMIÈRES

TENDANCES INFIRMIÈRES

Aimes-tu dessiner? 

(Fait vécu - Sophia est un nom fictif pour assurer l’anonymat de la fillette et de sa famille)

La richesse de la profession infirmière s’appuie sur les connexions que nous créons, qui nous font vibrer et nous portent dans le temps… Mon expérience avec la famille de la jeune Sophia, 6 ans, compte parmi celles-ci. Notre première rencontre se déroule au CLSC à la naissance de son petit frère. Le papa est venu conduire sa femme et ses deux enfants, puis est parti travailler. Par expérience, mes collègues infirmières et moi-même proposons toujours des choix aux parents qui doivent absolument se présenter au CLSC avec la fratrie plus âgée. Nous voulons qu’ils soient concentrés sur notre enseignement et non sur le plus grand qui grimpe sur la table d’examen. Vous comprendrez pourquoi, de prime abord, je n’étais pas ravie à l’idée d’avoir une jeune fille de 6 ans dans mon bureau pour une rencontre de 90 minutes!

Je me suis donc dit : « Allez, ça ira! »

Je lui offre papier et crayons… « Aimes-tu dessiner? »

Je commence alors ma rencontre avec Madame. J’apprends que la famille est au Québec depuis seulement quatre mois en provenance de France, Monsieur ayant été muté pour son travail. Ils connaissent une situation financière difficile : un seul revenu pour faire vivre une famille de quatre. Monsieur est payé à la commission (pas de travail = pas d’argent). Madame m’explique que pour les nouveaux arrivants les démarches pour obtenir des allocations familiales s’échelonnent sur 18 mois! Pour subvenir à leurs besoins, ils utilisent déjà les banques alimentaires. Je leur parle donc de Flocons d’espoir, un organisme de soutien familial qui peut aussi les aider pour l’acquisition de couches, de préparations commerciales pour nourrissons et de divers articles pour bébé. Pendant ce long échange, je remarque les yeux de Sophia qui se posent sur moi à maintes reprises. On dit souvent que les yeux parlent. Eh bien, je peux vous dire que j’entendais son cœur me parler.

« Sophia, comment trouves-tu le Québec? »

« C’est un peu difficile : je m’ennuie de mes amies qui sont toujours en France. » 

« Je comprends… Tu es une charmante petite fille : je suis persuadée que tu te feras facilement de nouveaux amis. Que penses-tu faire durant le congé d’été? Iras-tu au camp de jour? »

Elle me répond avec entrain : « Non, mais j’irai jouer dehors, j’irai au parc, je ferai des courses avec Maman et Papa, etc.! »

Ce qu’elle est intéressée et intéressante cette petite! Je m’ouvre aussi en lui parlant aussi de ma famille notamment de mon fils qui a le même âge qu’elle :

« Je suis certaine que vous auriez beaucoup de plaisir à jouer ensemble… Regarde, c’est lui sur cette photo. Il est beau, hein? »

« Wow! ».

Je commence l’examen clinique de son petit frère, occasion parfaite pour lui expliquer ce que je fais. Je la laisse donc écouter le cœur de bébé avec mon stéthoscope.

« Dirais-tu que le cœur de ton frère bat lentement ou rapidement? »

« RAPIDEMENT! »

« Tu as bien raison! C’est tout à fait normal pour un nouveau-né. Ton petit frère est en pleine forme! ».

« Maintenant, je te laisse faire ce petit test sur ton bras (BLM : bilirubine transcutanée par bilirubinomètre – dépistage de l’ictère chez le nouveau-né). Trop cool la lumière! Je termine avec Madame en lui parlant du programme SIPPE…

« Les Services intégrés en périnatalité et pour la petite enfance (SIPPE) s’inscrivent dans un continuum d’intervention en promotion de la santé et en prévention pour les familles vivant en contexte de vulnérabilité́. Ils ont pour objet de soutenir la santé et le développement des jeunes enfants dès la douzième semaine de grossesse, et peuvent être offerts aux familles jusqu’à l’entrée à l’école. »  (MSSS, 2019)

… dans le but de favoriser un bon départ en terre québécoise. Elle est enchantée.

« Merci! Merci! Merci! »

« Tiens! C’est pour toi! »

Sophia me remet son dessin qui déborde de cœurs et de petits bonshommes!

« J’aimerais bien que tu sois le médecin de mon petit frère. »

« Ce n’est pas possible… (je comprends le message sous-jacent : elle souhaite que l’on puisse se voir plus longtemps, comme le ferait un médecin dans le cadre de ses suivis… et c’est réciproque). Tu te souviens Sophia, je suis infirmière. » #proudnurse.

« Quand je serai grande, je serai infirmière. »

Je suis émue de cette belle affirmation, de ce que j’ai dégagé pour cette petite fille qui vit une période de transition peu évidente. À ma façon (voir ici avec empathie, humour et plaisir), j’ai pu aider cette famille à se dessiner un avenir un peu plus prometteur non seulement pour ces parents qui vivent une précarité financière à la suite de leur récent déménagement au Québec et l’arrivée d’un nouvel enfant, mais aussi pour leur fillette dont l’expérience aurait facilement pu rester dans l’ombre…

« Sophia, tu viendras travailler ici avec moi, on va avoir beaucoup de plaisir ensemble. »

« Oui! Et ensuite je prendrai ta place! »

« Bonne idée! Je partirai à la retraite! »

Si la pandémie a usé corps et âme du personnel infirmier au cours de la dernière année, elle l’a restreint, contraint et forcé à revoir ses soins ; elle n’a pas le droit d’empêcher mon cœur d’infirmière de battre RAPIDEMENT à la vue d’un dessin réalisé par une fillette qui m’admire. Célébrez chaque réussite, chaque bonne expérience : vous le méritez amplement! Je sais toutefois que la mémoire est une faculté qui oublie, alors j’y ai remédié en accrochant ce beau dessin dans mon bureau… Un simple coup d’œil et je repartirai… 

Valérie Allard, conseillère au CJ de l’ORIICA

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